R. Murdoch, L'école et la révolution numérique par Pierre Frakowiac

R. Murdoch, l’école et la révolution numérique

« La révolution numérique a tout changé, sauf l'éducation, demeurée inchangée depuis l'époque victorienne », a déploré le magnat des médias australo-américain Rupert Murdoch, invité à s'exprimer sur le thème de l'éducation à la tribune de l'e-G8 à Paris. "Quelqu'un qui aurait fait une sieste pendant 50 ans ne reconnaîtrait rien aujourd'hui. Les médecins sont passés de moyens artisanaux aux IRM, les éditeurs de quotidiens délivrent des informations 24 heures sur 24. Tout a changé, mais pas l'éducation", a-t-il ajouté. Le communiqué de l’AFP ajoute cette phrase terrible : « Pour le propriétaire, notamment, du tabloïd The Sun en Angleterre, ainsi que du New York Post et de la chaîne de télévision Fox News aux Etats-Unis,  on ne met pas en valeur le potentiel de millions d'enfants ».

Certes, le personnage est considéré par de nombreux éditorialistes comme l’homme le plus puissant ou le plus dangereux du monde. Certes, ses engagements ultra conservateurs et sa passion pour l’argent rendent suspectes ses déclarations sur l’éducation. On imagine bien que les intérêts financiers des grands groupes de l’informatique et de la communication demeurent au premier plan de ses préoccupations. Reste que son interpellation dérange au point que les commentaires dans le monde de l’éducation sont rares. L’homme n’est pourtant pas un imbécile et l’on pourrait s’interroger sur les faits qui lui permettent de proférer de telles accusations et sur les raisons qui les font globalement persister.

L’un de mes amis, responsable d’un mouvement pédagogique, à qui je disais prudemment : « Murdoch n’a peut-être pas complètement tort » m’a répondu : « Oui, c’est bien pour ça que c’est embêtant ! »

Quelles peuvent être ces raisons ?

1° la persistance envers et contre tout du modèle de la transmission. L’enseignant reste un transmetteur de savoirs plutôt qu’un professeur d’intelligence. Même quand l’estrade a disparu, c’est lui qui est au centre avec les savoirs disciplinaires qu’il a reçus. Ces savoirs sont d’ailleurs parfois devenus, et on peut parfaitement le comprendre, son bouclier corporatiste. L’élève écoute ou devrait écouter, enregistrer, donner les réponses attendues aux questions prévues, restituer pour être noté et jugé… Il est encore trop rarement au centre du système – on s’est tellement moqué de ce concept – appelé à imaginer, à raisonner, à exploiter ses savoirs extérieurs à l’école, à exister. On a parfois l’impression que ce modèle est universel, éternel, incontestable. Il est fortement renforcé par le peu de considération de l’opinion et des décideurs quant à la pédagogie. La pédagogie de l’homme politique à la tribune et les radars pédagogiques s’inscrivent bien dans cette logique insensée. Le concept désuet « une heure/une classe/un professeur/une discipline », lié à ce modèle est sans aucun doute à bousculer.

2° les disciplines scolaires cloisonnées, issues de l’antiquité, de l’histoire des universités, des débuts de l’école publique obligatoire – même si Jules Ferry lui-même s’était interrogé sur les choix – résistent aux pressions de la complexité, de la globalité, de la transversalité et à l’explosion des savoirs savants et des savoirs sociaux. De nouvelles disciplines apparaissent, la nécessité et même l’urgence de donner davantage de place à certaines disciplines indispensables pour comprendre le monde qui nous entoure et pour exercer des responsabilités dans la vie personnelle, sociale, professionnelle… Edgar Morin et tant d’autres philosophes, sociologues, pédagogues, savants, nous ont alertés, en vain jusqu’à présent. On constate que les programmes de 2008 pour l’école primaire, par exemple,  sont une terrible régression à cet égard, mais plus personne ne s’en émeut. Le concept de progression du simple inventé par l’adulte savant  pour  les enfants au complexe qui a du sens et que l’on rencontre partout est sans aucun doute à revisiter.

3° l’utilisation des TIC à l’école a d’abord servi la gestion et l’administration. Et trop souvent encore, quand elles sont utilisées, c’est plutôt pour renforcer le modèle de la transmission que pour permettre à l’élève de construire ses savoirs et ses compétences par une démarche active, au sens d’activité mentale, c’est-à-dire pour construire simultanément des outils mentaux. Les cours sont mieux illustrés, plus attrayants, plus modernes, mais  ils restent des cours. La formation pédagogique fondamentale pour l’utilisation des TIC est sans aucun doute à remettre en place et à repenser.

Evidemment, les enseignants ne sont pas responsables des stagnations, des conservatismes, des régressions, des décalages de l’école par rapport à la société. Les pouvoirs politiques successifs n’ont guère fait preuve de courage politique en la matière et n’ont pas encore été capables de concevoir, de promouvoir, un projet éducatif à la hauteur des enjeux du futur. Faute de perspectives, faute de projet mobilisateur et enthousiasmant, de préparation par la formation qui demeure figée sur des conceptions périmées quand elle existe encore, les réflexes corporatistes humains se comprennent.

Heureusement, des mouvements pédagogiques (CRAP, GFEN, ICEM, AGEEM, OCCE, AFL), des sites internet consacrés à l’école et aux TIC, comme « Educavox » et « le café pédagogique », des évènements comme le « forum des enseignants innovants », montrent que tout est possible, que l’intelligence des enseignants et de tous les acteurs de l’éducation peut être mise au service d’une autre conception de l’éducation, que l’intelligence des élèves peut ne pas être gaspillée, que l’école ne peut pas être le seul domaine de la vie d’une société qui reste immuable ou qui n’accepte de bouger qu’aux marges ou pour renforcer le règne de l’apparence en vigueur aujourd’hui.

Cela fait mal de reconnaître que Murdoch n’a pas tort. Cela ferait du bien de voir que les responsables politiques de tous les bords se décident à mesurer l’importance des enjeux et la gravité de leur responsabilité au regard de l’avenir à long terme. L’éducation du futur ne pourra pas être le maintien du modèle ancestral corrigé aux marges, modernisé en apparence, elle sera nécessairement différente. Elle exigera, pour reprendre le raisonnement d’Edgar Morin, une réforme de la pensée et un projet transcendant les alternances, la nostalgie et la démagogie.

« Repenser la réforme/Réformer la pensée ! ». Espérons que l’on donnera bientôt raison à E. Morin et tort à R. Murdoch !

 

Pierre FRACKOWIAK