Voeux au monde de l'éducation: voeux ou programme ?

VOEUX OU PROGRAMME ?

 


C’est ce jeudi 5 janvier que Nicolas Sarkozy présentait ses voeux au monde de l'éducation et de la recherche à Chasseneuil du Poitou sur le site du Futuroscope (pour les amateurs, la vidéo est disponible sur elysee.fr). Ce discours se fait dans un contexte très tendu marqué par les suppressions de postes (65.000 depuis 2007 et 14.000 encore prévues l'an prochain) et avec de nombreux motifs de contentieux (la formation des enseignants, l’évaluation, …). Comme le soulignait France Info le matin même : entre Nicolas Sarkoy et les profs c’est une histoire compliquée… On aurait pu penser que la stratégie allait être de les séduire malgré tout mais on a assisté plutôt à un discours (de campagne) libéral assumé où le programme de l’UMP était repris dans tous ses aspects y compris les plus radicaux.


Quelques journaux et sites d’information proposent déjà des résumés et analyses des propos du Président-candidat. Claude Lelièvre sur Médiapart les compare à ceux des années précédentes et note une continuité marquée par la diversion sur le bilan et une transformation “insidieuse” vers une “autre” école. Pour Marilyne Baumard, du Monde, trois mots ressortent de ce discours : “autorité, autonomie et flexibilité”. Et la flexibilité s’applique d’abord aux enseignants dont le métier doit selon N.Sarkozy, impérativement changer.

Ce dont souffrent en premier lieu les enseignants, c'est le décalage entre ce que l'institution leur demande officiellement – à travers ces fameux textes statutaires qui remontent aux années 1950 – et la réalité de la société d'aujourd'hui, des élèves qui leur sont confiés ” a t-il déclaré. Ce qui suppose “d'accepter de nouvelles manières de travailler" ” et “d'être plus présents dans les établissements, sans aucun doute”. En contrepartie, il évoque (comme en 2007…) une revalorisation de la rémunération. Il s’en prend aussi directement à François Hollande en déclarant : “ Je veux le dire comme je le pense: imaginer la recréation de postes dans l'Education nationale, c'est irresponsable, compte tenu de la situation financière de notre pays ”. “ Si nous augmentons le nombre d'enseignants, est-ce que vous croyez que la société française aura les moyens de faire l'augmentation du nombre d'enseignants et la revalorisation des enseignants ? Personne ne peut croire une minute que ce sera possible. Quant à moi, l'orientation est claire, c'est la revalorisation de la condition enseignante qui est la priorité ” a t-il ajouté, tout en précisant : nous devons et nous pouvons, dans l'Education nationale comme dans les autres services de l'Etat, faire mieux avec les mêmes moyens
Deuxième mot-clé : l’autonomie. C’est la condition pour “ que partout – et ce dès l'école primaire – se constituent de véritables équipes de professeurs, motivés et soudés autour du chef d'établissement ”. Il prône donc une autonomie à tous les niveaux en commençant par les rectorats comme le prévoit le décret présenté par Luc Chatel la veille (voir plus bas). Mais aussi au niveau de tous les établissements avec la figure d’un chef d’établissement “manager”. L’autonomie des établissements va de pair avec l’autorité du chef…
Sur le plan pédagogique, les annonces sont aussi importantes. Avec en particulier une nouvelle attaque contre le collège unique en prônant l’orientation précoce. Il faut, dit-il “assumer la diversité des parcours en quatrième-troisième"”. Il propose notamment d’orienter vers des formations professionnelles les jeunes dès la quatrième avec une dernière année en CAP en alternance. L’alternance qu’il veut généraliser est d’ailleurs selon lui un levier pour lutter contre le chômage des jeunes. “J'ai conscience qu'il s'agirait d'un profond bouleversement, qui impliquerait d'augmenter de plus 200 000 par an le nombre de contrats d'alternance. Une réorganisation complète du mode de relation entre lycées professionnels et entreprises serait nécessaire. Mais une telle disposition serait une réponse extrêmement forte au problème structurel du chômage des jeunes et même au problème du chômage en général.” a t-il indiqué.


Un discours assez frontal et “clivant” qui correspond à une volonté de jouer l’opinion (les “familles”) contre le monde enseignant présenté comme conservateur et peu enclin à travailler plus. On se souvient des propos tenus le 27 septembre dernier, jour de grève dans l'éducation nationale dans une usine de l'Oise : "Mon devoir de chef de l’Etat c’est d’abord de penser aux ouvriers, aux salariés et aux cadres qui sont lancés dans la compétition internationale et qui ont besoin du soutien de l’Etat plus que de penser à ceux qui ont un travail difficile mais qui ont un statut qui les protège". Et ce n’est pas la nouvelle donnée par le Monde de la réapparition de Claude Allègre dans l’entourage de Sarkozy qui va atténuer le clivage et même l’affrontement avec le monde enseignant . Nicolas Sarkozy a lu la “princesse de Clive… ”

Programmes
On le constate avec cette “séquence”, l’éducation est bien devenue un des thèmes majeurs de la campagne qui s’enclenche. Les “vœux-programmes” de Nicolas Sarkozy, tout comme les dernières mesures prises par Luc Chatel montrent bien aussi que si certains mots sont les mêmes, les programmes des principaux candidats sont bien différents.


Comme nous l’évoquions hier, une des difficultés de ce débat est en effet qu’il emprunte quelques termes semblables mais avec des sens différents. Ainsi, pour la notion d’ autonomie qui renvoie dans un cas à la compétition et à un management autoritaire et dans l’autre à une responsabilisation des équipes. Mais sur d’autres points les différences sont bien visibles. Le programme de l’UMP va dans le sens d’une approche “méritocratique” fondée sur la sélection (on peut même parler de tri) précoce et sur une vision strictement individualiste de l’enseignement et des capacités : “ on t’a donné ta “chance”, tu ne l’as pas saisie, tant pis pour toi…”. Cette approche “libérale” se retrouve aussi dans la vision du travail enseignant qui doit être évalué et “managé” individuellement pour augmenter sa productivité et “faire plus avec autant”.
Même si on a pu craindre que la question des “moyens” allait éclipser les autres questions de l’évolution de l’École, on constate que le projet alternatif parle bien de pédagogie et donc de valeurs. Et que la question des postes est une condition nécessaire et préalable pour permettre ce qu’on prend soin d’appeler une “refondation” (plutôt que réforme) du système éducatif. Parler de la “réussite de tous” ne sera pas un mot creux si on prend à bras le corps la question de l’échec scolaire. En sortant du fatalisme et du renoncement pour aller vers une ambition démocratique. Et en oubliant pas que s’il s’agit de comparer des programmes, il ne faut pas oublier aussi qu’il y a un bilan…
Profitons de cette digression sur les programmes éducatifs dans cette présidentielle pour signaler que je me suis livré sur mon blog à une compilation des liens menant vers les programmes des différents candidats ainsi que vers les propositions des associations, mouvements et syndicats . A chacun de se faire son opinion…

30 ministres


Avant même le discours de Nicolas Sarkozy, Luc Chatel a présenté mercredi lors du conseil des ministres un décret applicable à partir du 1er février portant sur la réorganisation des services académiques
On renforce le pouvoir des recteurs qui ont tout pouvoir pour réorganiser leurs services. “Le recteur doit être le pilote de la politique déconcentrée de l'Education nationale, le pilote sur tous les sujets. Pour cela, il doit avoir les coudées franches, avec tous les pouvoirs et des adjoints auxquels il délègue ” a déclaré Luc Chatel. Les anciens inspecteurs d'académie, qui ne dépendaient pas du recteur, deviennent ses adjoints, appelés directeurs d'académie. Un dialogue de gestion et de performance entre le ministère et les recteurs -expérimenté dans 7 académies dont Créteil, Dijon, Montpellier, Strasbourg ou Versailles - est aussi prévu, avec à terme des contrats de quatre ans. Le ministère a créé dans ce cadre il y a quelques mois une prime de performance pour les recteurs.
Il y a quelques temps, le SNPDEN (syndicat des chefs d’établissement) évoquait les “30 ministères” de pour dénoncer une éducation nationale éclatée et sans loi centrale. D’une certaine manière, ce décret semble aller dans le sens de cette critique même si Luc Chatel affirme qu’il s’agit d’une réforme qui “modernisenational” de l'Education.
Pour le secrétaire général du SE-Unsa, Christian Chevalier “ Le recteur devient l'acteur majeur sur le territoire, avec des moyens délégués sur lesquels il aura une très forte autonomie. Cela peut avoir du sens, en restant dans un cadre national, d'adapter la politique selon les spécificités des académies. Le risque est que les différences s'accroissent entre elles ”. Sébastien Sihr du SNUipp est plus critique et considère qu’il s’agit d’une “pièce d'un puzzle cohérent du nouveau visage de l'Education nationale, plus autoritaire, plus centralisé, avec plus de contrôle et le risque de voir émerger des potentats locaux, c'est le contraire même de l'autonomie

BLOG "Chronique et éducation", jeudi 5 janvier 2012.

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