Luc CHATEL et Vincent PEILLON: une éducation, 2 écoles...

Par Sauvons l'Ecole

peillonvschaterl.jpg

 

In Libération

 L’actuel ministre de l’Education nationale et le conseiller de François Hollande, défendent des projets opposés.

 

Comment voyez-vous l’enseignant de demain ?

 Luc Chatel : Pendant longtemps, sa mission essentielle a été de transmettre le savoir. Or, le monde a changé, l’école aussi. Cela reste le cœur de son action. Mais face à des classes hétérogènes et des enfants de la génération Internet, le métier est devenu plus complexe et il a d’autres missions : apporter un soutien scolaire différencié selon les élèves, participer à l’élaboration du projet pédagogique, recevoir les parents… C’est important d’avoir ce débat.

Pour moi, il est clair que dans le secondaire, il faut désormais déterminer le temps de travail des enseignants par des heures de présence dans l’établissement, afin d’inclure toutes ces missions, et non plus seulement par des heures de cours comme cela se fait depuis le décret de 1950 sur les obligations de service [18 heures de cours hebdomadaires pour les certifiés, 15 pour les agrégés, ndlr]. On entérinerait ainsi ce que de nombreux enseignants font déjà.

 Vincent Peillon : Après ce quinquennat, les conditions matérielles et morales faites aux enseignants se sont tellement dégradées que l’on a une crise du recrutement. Il faut d’abord redonner aux professeurs les moyens d’enseigner. C’est pour cela que nous défendons l’idée d’un contrat : toute la nation doit s’engager à leurs côtés.

Les tâches se sont diversifiées et doivent être reconnues. Nous ne pouvons pas rester en l’état. Mais la seule réforme qui marchera se fera avec les enseignants - et non sans eux, comme le fait ce gouvernement. Commencer par revoir les obligations de service est une erreur, et même une faute à l’égard des enseignants qu’on a l’air de désigner comme responsables d’échecs imputables à une politique. Aucun professeur du secondaire ne travaille 15 ou 18 heures, mais 37, voire 38. On ne peut pas traiter ces questions avec des slogans. Après une concertation approfondie, si nous l’emportons, nous prévoyons une loi à l’automne.

Face à ces tâches, la formation des enseignants est-elle suffisante ?

L.C. : Le choix de la masterisation [la réforme très contestée de 2009, selon laquelle les enseignants doivent avoir un master et non plus une licence] était le bon. Mais les transitions sont difficiles. Progressivement, on arrive à une formation disciplinaire de qualité, et tous les professeurs stagiaires [pendant leur première année d’exercice] ont un tuteur dans leur établissement. Cette année, les démissions, de 1% à 2%, sont encore inférieures à l’an dernier. On a beaucoup diabolisé cette réforme. Mais connaissez-vous un métier où l’on vous apprend tout avant de commencer ? Aux urgences, vous êtes reçus par une personne en blouse blanche qui est souvent un étudiant.

V.P. : Le gouvernement a détruit la formation. Quelque 70% des nouveaux enseignants sont mis devant des classes sans formation ni accompagnement. Nicolas Sarkozy et Luc Chatel se vantent d’avoir prévu 108 heures de stage par an pour les étudiants en master, soit 3 heures par semaine. Ce n’est pas sérieux !

Il faut reconstruire entièrement la formation. François Hollande a pris un engagement : nous ne reviendrons pas sur la masterisation. C’est la façon de faire qui a été mauvaise, car cette réforme a été décidée dans le but de supprimer des postes, Bercy dictant la politique éducative. Mais nous mettrons aussi en place un système de prérecrutement, permettant à des jeunes de milieux modestes ayant la vocation, de faire des études longues qu’ils n’auraient pas pu financer. Pour les modalités de la formation que nous voulons, nous poursuivons les discussions.

Faut-il aujourd’hui réformer le collège unique ?


L.C. : Le fait que 100% d’une classe d’âge soit au collège a été un progrès considérable. Mais au moment où notre stratégie consiste à personnaliser et apporter une réponse individuelle à chaque enfant, il y a un paradoxe à continuer à parler de collège unique, à ce que tous les élèves fassent la même chose entre 10 et 14 ans.

Au collège, il faut commencer à proposer des parcours tenant compte de la diversité des élèves. Avec un bémol : il ne faut pas que ce soit définitif et que ce soit une pré-orientation à 12 ans - l’orientation se faisant en fin de troisième. Il faut laisser toutes les possibilités ouvertes. Mais il y a des élèves qui suivent moins bien à partir de la quatrième et qui ne sont pas faits pour les matières théoriques. Nous allons les ouvrir au monde professionnel et leur montrer d’autres disciplines. L’idée, c’est le collège pour tous, mais avec des parcours différenciés. Il y a par ailleurs une rupture trop forte entre le CM2 et la sixième, que nous voulons atténuer. Dans le dispositif «Eclair», cette année, des professeurs de primaire vont apporter un soutien en lecture à des élèves de sixième.

V.P. : Différencier les élèves à partir de la fin de la cinquième est la pire des solutions. Cela a échoué partout dans le monde. Les systèmes qui réussissent sont au contraire ceux qui proposent les parcours communs les plus longs.

Pourquoi tout à coup s’attaquer au collège ? Les enfants qui arrivent en sixième viennent de l’école élémentaire. Et 40% ne maîtrisent pas bien les apprentissages de base en fin de CM2. Si cela n’est pas réglé, on aura beau faire, ce sera le tonneau des Danaïdes. Il faut avant tout que les élèves arrivent au collège en possédant les fondamentaux, et travailler la transition primaire-collège, de même que celle entre le lycée et l’université pour éviter l’énorme gâchis en premier cycle.

La question des moyens serait-elle dépassée ?


L.C. : Je vais peut-être surprendre mais le problème des moyens ne se pose pas à l’Education nationale pour moi. On investit 7% du budget de la nation dans l’éducation, plus que la moyenne des pays de l’OCDE et de l’Union européenne. On dépense 80% de plus depuis 1980 par élève, en euros constants. Les moyens sont là. Le problème, c’est leur répartition. Il faut sortir de l’égalitarisme qui a fait tant de mal. Dans de grands lycées parisiens, il peut y avoir 38 élèves par classe, voire plus. Dans certaines classes de collèges difficiles, 22 élèves, cela peut être déjà beaucoup. C’est un mensonge de dire aux enseignants que l’on va en recruter 60 000 et qu’on va les payer plus. C’est désastreux. Les finances ne le permettront pas. Soit on reste dans le pur quantitatif comme pendant vingt-cinq ans, et cela se fait au prix de leur paupérisation. Soit, c’est difficile mais courageux, on ne remplace pas tous les départs à la retraite et il y a moins d’enseignants mais mieux rémunérés. C’est ce que nous avons fait : nous avons augmenté de 18% le salaire des débutants, qui toucheront 2 000 euros en février.

V.P. : Les moyens doivent être suspendus à des fins. Pour nous, l’école n’est pas un coût, mais un investissement. Et la France n’investit pas assez dans son avenir. Avoir des professeurs mieux formés, faire réussir tous les enfants au CP, que des élèves et des enseignants n’aillent pas à l’école la peur au ventre, faire accéder les enfants à la culture, réduire les inégalités… tout cela suppose des moyens.

Mais nous ne mettrons aucun moyen qui ne réponde pas à un besoin. C’est le sens de la proposition de François Hollande qui consiste à créer durant son quinquennat 60 000 postes supplémentaires, pas seulement d’enseignants. La condition sera l’amélioration des performances. Ce sera un contrat, avec une évaluation des résultats et une véritable refondation

 La suite..

Lire l'interview intégrale de

Lire l'interview intégrale de Vincent Peillon.

enfant postes évaluations éducation réforme projet éducatif rythmes scolaires