"L'hypersexualisation touche la société entière"

«L’hypersexualisation touche la société entière»

Michel Fize, sociologue, répond au rapport de l’ex-ministre Chantal Jouanno sur «l’intrusion précoce» de la sexualité chez les enfants :

Par SYLVAIN MOUILLARD

En 2010, le magazine Vogue français publie des photos d’une enfant de 10 ans dans des tenues et poses suggestives. Emoi aux Etats-Unis. Agitation en France, avec le lancement d’une réflexion sur «l’hypersexualisation» des jeunes enfants, qui a abouti hier à la remise d’un rapport sur la question à la ministre des Solidarités, Roselyne Bachelot. Chargée de sa rédaction, la sénatrice UMP Chantal Jouanno reconnaît que le phénomène «n’a pas encore massivement touché nos enfants». Mais l’ex-ministre des Sports dénonce pourtant un «phénomène de plus en plus présent», qui «véhicule le stéréotype de la femme/fille passive», et «participe au développement des pratiques à risques», notamment l’anorexie prépubère.

«A l’extrême, l’intrusion précoce de la sexualité entraîne des dégâts psychologiques irréversibles dans 80% des cas», s’alarme le rapport qui définit l’hypersexualisation comme «la sexualisation des expressions, postures ou codes vestimentaires des enfants de moins de 12 ans, jugées trop précoces». Et de préconiser d’endiguer le phénomène en amont, par exemple avec la mise en place d’une mini-charte de l’enfant ou l’interdiction de concours de mini-miss. Y a-t-il vraiment le feu ? Entretien avec le sociologue Michel Fize, auteur des Nouvelles Adolescentes, 25 questions décisives. (1)

Que pensez-vous de ce rapport ?

C’est un tissu de fantasmes adultes, un rapport féministe de mauvaise facture où on mélange tout : la pornographie, l’égalité entre les sexes etc. J’ai trop de respect pour la cause féministe pour cautionner ce qu’on lit dans ce texte. Le premier problème, c’est le choix du vocabulaire. L’hypersexualisation est un terme nord-américain qui fait débat et qu’on peine à définir correctement. Mais comme c’est l’usage courant, on l’a retenu. Chantal Jouanno est partie de deux faits-divers : l’interdiction d’un concours de mini-miss à Auch et la fameuse photo du mannequin de 10 ans dans Vogue. Il n’y avait pas besoin de quatre mois de travail pour arriver à ces conclusions évidentes : il faut contenir la pornographie visuelle, ou éliminer certains concours de miss qui dépassent la mesure.

Comment définissez-vous l’hypersexualisation alors ? Et pourquoi ce terme n’est-il pas pertinent selon vous ?

L’hypersexualisation consiste à donner un caractère sexuel à un comportement ou un objet qui n’en a pas en soi. Pour qu’il y ait hypersexualisation, il faut qu’on détecte une intention vérifiée. Or, pour moi, les filles de 8-12 ans ne sont plus des enfants. Elles ne sont pas dans l’intention sexuelle au sens de passer à l’acte. La preuve en est que l’âge moyen du premier rapport sexuel - autour de 17 ans - n’a pas changé depuis des années. Mais elles veulent séduire - comme les garçons d’ailleurs - plaire, être «populaires», aimées, admirées. Le vêtement vient au secours de la séduction. Je revendique le terme d’hyperféminisation. Il y a aujourd’hui chez les petites filles une affirmation et une fierté de la féminité. Mais on s’est passé de leur point de vue dans ce rapport.

Néanmoins il peut y avoir une hypersexualisation projetée par les adultes…

Bien sûr. Mais l’hypersexualisation touche la société entière, pas uniquement les petites filles. Quand on se place du côté de la société, on voit bien qu’il y a un projet d’utilisation du sexe à des fins mercantiles. Mais dire que l’on va interdire toute manifestation mettant en scène des moins de 16 ans me paraît utopique. Néanmoins, on peut reconnaître qu’on n’est pas obligé de déshabiller les petites filles dans les défilés de mode, par exemple.

Quelles mesures vous paraissent utiles ?

Il faut apporter des réponses déontologiques pour protéger les petites filles des dangers qu’elles ne voient pas. Une charte me paraît utile. Tout ce qui permet l’information des parents sur les mécanismes médiatico-publicitaires aussi. Mais plutôt que de faire des filles des boucs émissaires, il faut bien se rendre compte que c’est la société qui est hypersexualisée. Si on va au bout de la logique, il va falloir interdire l’hypersexualisation des animatrices télé ou des chanteuses.

(1) Armand Colin, 2010.