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Les maux des mots, par Pierre Frackowiac

Les articles de Pierre Frackowiac sont toujours un plaisir à lire. Celui-ci, publié aujourd'hui même sur Educavox, n'échappe pas à la régle.


Les maux des mots

 

Les mots ont une histoire.

 

A l’Education Nationale, il est des mots anciens qui s’usent, qui se travestissent ou travestissent les réalités, qui finissent par ne plus avoir de sens Il est des mots qui surgissent soudain dans le vocabulaire professionnel, venant par exemple du monde industriel ou financier, qui s’imposent ou sont imposés, qui polluent les représentations de l’acte éducatif. Il est des mots qui épuisent les enseignants dès qu’ils les entendent ou les lisent dans les notes de service et qui soutiennent les volontés d’infantilisation ou d’aliénation. Il est des mots qui angoissent les enfants et les parents et qui changent pour produire le même effet

 Il est des mots qui font partie depuis toujours du vocabulaire des progressistes et dont les conservateurs s’emparent en les dévoyant pour paraître et pour communiquer. Ils sèment la confusion, poussent les progressistes à inventer de nouveaux mots et, généralement, à y renoncer considérant que ces mots appartiennent à leur histoire et qu’il n’y pas de raison de les abandonner.

 Prenons l’exemple du mot « pilotage ». Jamais entendu dans les salles des enseignants de 1881 à 2005/2007, il s’est imposé avec une force étonnante, à analyser. Dans un texte de deux pages d’une inspectrice débutante, je l’ai compté 14 fois. Pratiquement à chaque fois à contre sens, avec une confusion massive entre pilotage et gestion, entre pilotage et relais des consignes et des exigences de l’échelon supérieur.

 Voilà donc un mot nouveau, issu d’ailleurs, qui s’est imposé à l’insu de notre plein gré alors qu’il n’a pas de sens en l’occurrence. On ne peut pas piloter sans cap et il n’y a pas de cap, l’amélioration des performances à très court terme ne peut pas être un cap. On ne peut piloter sans carburant ou moyens. Or si les chefs d’établissement du second degré ont quelques possibilités de faire des choix aux marges, les inspecteurs du premier degré n’ont rien dans les poches que l’injonction et l’incantation On ne peut piloter sans outils. Pour l’école, piloter ce pourrait être agir pour changer les pratiques, ce qui, au moins pour partie, conditionne les améliorations attendues.

Or on ne connaît pas les pratiques, on est donc incapable de les mettre en relation avec les résultats. Le déni systématique de la pédagogie depuis 2007 ne permettra pas de progresser dans l’analyse du rapport entre les pratiques et les résultats et de donner du sens au mot « pilotage ».

 Prenons le mot « évaluation ». Il y a toujours eu des contrôles des acquis, des compositions, des notes, des classements, des sanctions. C’était même le premier point des fameuses « prép » classiques. Personne ne parlait d’évaluation, ce mot un peu pédant par rapport à ce qu’il recouvre souvent et qui est devenu à la mode avec les années 1990 avec des intentions complètement différentes, à l’époque, des dérives connues depuis. Les évaluations nationales sont souvent débiles (pardon !). Comme le dit Philippe Meirieu, mettre sur le même plan « savoir cliquer sur un mulot » ou « reconnaître un nom commun » et « comprendre un texte » relève vraiment de la bêtise.

 Prétendre faire de ces instruments en même temps des outils de stigmatisation des élèves et des outils d’évaluation du système est un abus manifeste. Il ne s’agit que de contrôle, de repérage des difficultés, des lacunes, des carences, jamais des réussites. En cloisonnant et saucissonnant les domaines, on aboutit à une forme de négation de la complexité des apprentissages. « Evaluer, dit Alain Bollon, un des meilleurs spécialistes de ces questions en France et au-delà, c’est observer la capacité de mobiliser tous ses savoirs et toutes ses compétences pour réaliser une tâche dans des situations porteuses de sens, de résoudre un problème, de répondre à une question ouverte ». On est aux antipodes de ce bon sens. Mais le mot prospère... même si son usage est une usurpation.

 Prenons le mot « projet ». Mot très ancien chez les militants des mouvements pédagogiques, absent de l’enseignement traditionnel absorbé par les répartitions des sacro saints programmes / sommaires de manuels en six tranches (par demi trimestre), il a commencé à faire surface quand on s’est rendu compte que les apprentissages exigeaient une participation active des élèves eux-mêmes à la construction de leurs savoirs. On était aux prémisses de la loi de 1989. Le mot perdait une grande partie de son sens quand le projet de l’élève était fortement suggéré par le maître, voire imposé, pour lui permettre de respecter, au moins pour la forme, les programmes officiels contraignants. Ils étaient centrés sur le maître et les contenus, ignorant l’élève.

Le projet d’établissement quant à lui, excellent exercice de réflexion et de formation informelle, a été et il est toujours, un document plus ou moins beau, plus ou moins collectif, qui reste trop souvent dans les tiroirs après avoir été dupliqué, chacun faisant ses cours en oubliant le projet, oubliant même parfois des questions élémentaires d’harmonisation des comportements : respect réciproque, politesse réciproque, exigence réciproque, accord pour réduire les devoirs, accord sur une conception de la justice et des sanctions, etc, qui pourraient figurer dans un vrai projet.

 Comment peut-on parler de projet et des outils si l’on n’est pas d’accord sur les valeurs et les finalités ?

 Les mots permettent de révéler les maux de l’école et le manque d’un grand projet éducatif Il conviendrait d’ajouter à ces exemples tous les détournements, les trahisons, les abus dans l’exploitation des mots.

Il faudrait ajouter les mots laïcité, apprentissages tout au long de la vie, compétence, liberté (pédagogique), finalités, valeurs… Des mots dits, parfois avec conviction, rarement en se préoccupant du quand, du comment, du avec qui et où, les concepts qu’ils portent se construisent vraiment.

 Mais vous n’êtes pas obligé d’être d’accord.