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L'éthique à l'école: oui, mais laquelle ?

L'éthique à l'école : oui mais laquelle ?

(deux journées de débat au Salon de l'éducation des 25 et 26 novembre 2011)

 

 

Il est inutile de faire des cours de morale à l'école. Ce serait même contre-productif. Tel est l'enseignement paradoxal de la journée organisée vendredi 25 novembre par l'association chrétienne Confrontations et la Ligue de l'enseignement lors du salon de l'Education.

Si entre 1882 et la Première Guerre mondiale, la morale laïque enseignée à l'école a connue un certain succès, elle a rapidement décliné pour disparaître totalement après Mai 68. Elle a échoué à se substituer au catéchisme catholique. Ceci pour plusieurs raisons, rappelle Pierre Ognier, docteur en sciences de l'éducation. Le manque de préparation des instituteurs, un programme très – même trop – complet, avec une liste de devoirs envers soi-même, la famille, les autres... Puis elle enfourche diverses philosophies en vogue – le spiritualisme, le solidarisme…- pour être finalement réduite à l'instruction civique jusqu'au mot d'ordre de Mai 68: il est interdit d'interdire et le rejet de la morale. Pourtant, des attentes existent vis-à-vis de l'école, de la part de chrétiens mais aussi de laïcs, pour prendre en charge une partie de l'éducation morale des élèves-citoyens.

Philippe Joutard, historien et ancien recteur, remarque que "l'instruction pure n'existe pas. Elle est indissociable des valeurs. Il suffit de prendre le socle commun. Chaque compétence a une dénotation qui relève de l'éthique". Il donne quelques exemples : l'enseignement de la langue doit permettre "l'ouverture à la communication, au dialogue, au débat", les mathématiques impliquent "le respect de la vérité rationnellement établie, l'esprit critique, la distinction entre le prouvé, le probable et l'incertain, être conscient de l'implication éthique des changements scientifiques". Le problème, ajoute Philippe Joutard, c'est que le socle commun fait théoriquement partie de la loi, mais qu'en pratique, c'est loin d'être le cas. "Il n'est donc pas utile de faire des cours de morale ajoutés de l’extérieur." En revanche, il suggère l'organisation de débats réglés "qui nécessitent la maîtrise de soi, l'écoute de l'autre et de comprendre ce qu'il veut dire même si on ne partage pas son point de vue". Et la revalorisation de certains disciplines, comme l'éducation physique et sportive et l'éducation artistique, pour qui la notion de règle est la condition sine qua non du jeu et de la créativité. Et pourquoi pas prendre le temps, pendant les heures de cours, de revenir sur des questions fondamentales telles que "Qu'est-ce que la règle ? La rigueur ? L'esprit critique ?" transposées dans chacune des matières.

Pour Jean Baubérot, autre historien et sociologue de la laïcité, l'école ne peut enseigner une morale qu'à la condition d'être respectée, c'est-à-dire de remplir sa mission et de promouvoir l'ascension sociale. En 1882 et jusqu'à la Première Guerre mondiale, l'instauration de la morale laïque à l'école bénéficiait du grand respect porté aux instituteurs. Après ce constat pour le moins pessimiste (voir les articles de ToutEduc sur les inégalités scolaires, iciet ici), Jean Baubérot ajoute que la morale laïque, jusque-là largement kantienne devrait également s'inspirer de Nietzsche, "surtout après Mai 68".

Enfin, Jean-Paul Delahaye, IGEN, revient sur la circulaire de Léon Bourgeois en 1890 qui stipulait qu' "il faut dans les établissements une discipline consentie, faire comprendre la règle aux élèves. Par l'exemple et l'exemplarité du fonctionnement de l'école. La morale laïque n'est pas un catéchisme." Les occasions de mise en pratique ne manquent pas. Il faut une éthique collective et dans ce cadre, le rôle du chef d’établissement est important. Il peut d'abord exiger des personnels de porter un regard positif sur tous les élèves. Il doit également s'assurer que certaines règles s'appliquent à tous - élèves et professeurs –comme le fait d'arriver à l'heure ou rendre les devoirs dans les délais. Et créer le consensus autour de l'idée que l’hétérogénéité des classes aide les plus faibles sans nuire aux forts.

Ce colloque, organisé sur deux journées, le 25 et le 26, et conclu par une intervention de Marcel Gauchet, marque la volonté, pour la Ligue de l'enseignement, d'initier une réflexion collective sur un thème qui lui paraît essentiel. Philippe Joutard se souvient que, lorsqu'il était recteur de Besançon, il avait lancé avec la Ligue un premier colloque sur l'enseignement du fait religieux comme élément de la culture, et que celui-ci est à présent intégré aux programmes scolaires. Les débats qui ont eu lieu cette année au Salon de l'éducation ont une ambition comparable.